Cheik SOULEYMANE-1998, Chercheur, écrivain et auteur de plusieurs textes au rang desquels, << LES CHRONIQUES D’UN ASPIRANT POÈTE>>-Éditions Al-gamar, collection Halal, préface de Youssouf Ahmat Tyera, octobre 2025.
L’ASPIRANT POÈTE : l’humilité comme unité de mesure du scientifique
Ce qui frappe d’emblée, c’est le titre même : << Les Chroniques d’un aspirant poète>>. L’auteur met ici en exergue le côté<< sacré>> du statut de poète. La fonction du poète ici est dès lors questionnée. Par delà ce questionnement, c’est surtout le caractère hautement scientifique de l’homme, car l’homme humble, n’est-ce pas là, le Scientifique ?
On le voit, Cheik Souleyman pense que l’acquisition du statut de poète est un chemin de longue haleine, balisée plus d’épines que de roses. Car, être poète, ce n’est pas seulement aligné deux ou trois vers. C’est bien plus. C’est être interlocuteur de la nature, être son interprète, sa complice, sa lumière. C’est décrire ses moindres signaux, c’est se marier à l’univers et être dans la familiarité du génie des hommes ( ce que peut la poésie).
Le texte liminaire : L’instauration d’un cadre herméneutique et programmatique
<<Sur les chemins de la vie, nous rencontrons quotidiennement des hommes et des femmes à la recherche d’une direction, d’une orientation, d’un éclairage. L’ordre du monde actuel provoque plein de chaos, dans les cœurs et dans la vie des peuples amorphes. L’humanité se cherche. Elle tombe amoureuse du beau.Tout paraît éphémère, amère, fragile, difficile. La beauté de l’âme, de l’esprit, du cœur et de l’univers>>. Cette phrase est répétée tout au long du livre notamment en début de chapitre.
Quelle analyse stylistique se fera le lecteur averti ? Ce qu’il faut dire c’est que sur le plan:
POÉTIQUE : Ce paragraphe se veut un arsenal discursif. En effet, la répétition de cette méditation sur le chaos du monde, la quête de direction inscrit les Chroniques dans une dimension réflexive existentialiste. Le poétique y voit : l’exploration de l’errance humaine et le désir d’atteindre une harmonie spirituelle et sociale.
D’un point de vue rhétorique : c’est inéluctablement la production d’un effet d’anaphore structurelle. Dès lors, ce fragment de texte confère une cadence liturgique. Elle crée surtout un éclat d’insistance sémantique.
D’un point de vue de la narration, cette répétition peut s’appréhender à un fil conducteur thématique reliant les chapitres et assurant une cohérence et une rigueur interne.
La littérature comme reflet de la société
Si une nation est un corps, la littérature en est l’âme. Elle en garde la mémoire, en façonne l’identité, en nourrit l’esprit et en éclaire le chemin.
À travers <<les Chroniques d’un aspirant poète>>, Cheik SOULEYMAN brise plusieurs <<non dits>>, expose son <<for intérieur>>. Il donne des détails sur les êtres qu’il chérit, les paysages qui le fascine, les rencontres qui l’ont marqué , entre autres.
Et ce n’est pas tout, il dit ici <<l’indicible>>. Et c’est là que réside son engagement littéraire : dire les choses comme elles doivent être dites et non pas comme le déterminisme social l’impose.
On se retrouve ici, de gré ou contre gré entre le rôle de l’écrivain dans la société et la littérature de voyage sur fond d’un réalisme saisissant, comme chez Victor Hugo, pour faire une immersion dans la littérature française, dans son mythique poème, DEMAIN DÈS L’AUBE.
Cheik poétise la mort, redonne vie à l’auteur de ses jours; vous l’aurez compris, sa maman. Des souvenirs qui refont surface, l’amour d’une mère partie trop tôt, la nostalgie qui se coltine à chaque page du livre, comme une figure de style de répétition à volonté. Surtout, une spiritualité assumée : si les adeptes de la négritude, sont << fiers de l’appartenance d’être africain>>, Cheik, lui est fier d’être pratiquant musulman, fier d’appartenir à l’islam et disciple du prophète Mohammed, paix et salut soit sur lui.
UNE ÉNERGIE REVITALISÉE, REVIVIFIÉE PAR UNE MÈRE ABSENTE MAIS À JAMAIS PRÉSENTE
Et pourtant ! Alors qu’elle n’est plus, c’est alors qu’elle vit dans le cœur et l’esprit du poète. Un amour cuivre, source intarissable de son inspiration et de sa motivation. Un jardin d’Éden fleurissant à toute épreuve.
Une littérature de vulgarisation
Cheik ne se contente pas seulement d’exposer un fragment de sa vie. Loin s’en faut, il l’entend à ses confrères, permettant ainsi de leur donner un espace de visibilité. Il montre pour ainsi dire que la littérature tchadienne évolue, avec une nouvelle génération de jeunes, qui font leur part de colibri, souvent aux prix de lourds sacrifices. Des jeunes talentueux, manqués d’espaces de consécration et de légitimation. La littérature étant le parent pauvre en matière de soutien. Parbleu !
La catégorie Littéraire des Chroniques d’un aspirant poète
Les Chroniques d’un aspirant poète est difficile à classer, car il est difficile de conclure d’une manière décisive, que telle ou telle autre œuvre appartienne à tel ou tel autre genre littéraire, au gré de plusieurs paramètres.
Ce qui est singulier dans les Chroniques, c’est la richesse des mots, des expressions: << Commune humanité>>, << l’idéale du poète>>, << Dates et effets dans l’histoire littéraire>> << Joly cœur>>.
Les Chroniques sont aussi un mémento, un guide, pour un auteur en devenir, <<une instance de légitimation>>. Cheik de dire : <<être écrivain, c’est d’abord avant tout, une question de style>>. La manière particulière d’exprimer l’ordinaire dans l’extraordinaire
<< JOLY CŒUR>> UN AMOUR VIVIFIANT
À l’instar des Lettres de Victor Hugo à sa compagne, Cheik lui aussi, nous adresse une lettre. Une lettre sur <<Joly cœur>>. Qui est donc Joly cœur substantiellement ?
Une créature d’une prestance perceptible. Un visage angélique et triangulaire. Lèvres érotiques, voix poétique. Ses collines de la tendresse provoquent des terminaisons nerveuses chez tout homme viril.
Quel est donc le message derrière cet amour inachevé envers Joly cœur ?
L’immortalité des poètes, l’idéal suprême et la transgression
L’immortalité des poètes et des écrivains se résume aux propos de Marguerite Duras: << Écrire est une tentative d’atteindre l’immortalité, de laisser une empreinte que le monde n’effacera pas>>. On comprend ici que Cheik plaide en quelque sorte, pour la protection du patrimoine immatériel. Il devient donc gardien des mémoires. Cheik à l’instar de Birago Diop qui nous dit que << les morts ne sont pas morts>>, Cheik lui affirme et persiste que : les écrivains ne sont pas morts, ils vivent au fil des pages de livres, traversent des saisons et des siècles….
La transgression utilitaire
Le poète combat l’esprit dogmatique qui cristallise la vision du monde sous un angle exclusif, unique, figé, radical et carré. Ce qui lui coûte relations et inclusion Pour conclure, l’auteure de ses jours est une source inépuisable de son inspiration, un Eden qui ne se flétrit point en dépit des lunes qui se succèdent.
Dans les Chroniques, chaque mot , chaque émotion, chaque paragraphe est un appel à la renaissance de l’âme et de l’esprit, de la poésie et de la spiritualité.
NEDOUM-ALLAHEL Richard